Les interrogations constitutionnelles soulevées par François Fillon

Gouvernement des juges”, “violation de l'Etat de droit”... Les deux candidats à la Présidentielle, François Fillon et Marine Le Pen, accusés d'avoir eu recours à des emplois fictifs, s'attaquent à la justice. Qu'en pensent deux juristes ? Pour Denys de Béchillon, professeur de droit à l’Université de Pau, classé à droite, il faut se garder de “ranger la justice dans du coton”.

Dans cette campagne folle, où quasiment personne ne parle plus de programme, la justice est la cible d’attaques inédites. En meeting le 26 février, Marine Le Pen a dénoncé un « gouvernement des juges » et menacé les « fonctionnaires » qui enquêtent sur les emplois de ses assistants au Parlement européen. François Fillon, accusé d'avoir fictivement employé son épouse et ses enfants comme assistants parlementaires, crie de son coté à « l’assassinat politique », au « tribunal médiatique » et à la violation de l’État de droit... tout en rassemblant son camp au Trocadéro dans une manifestation aux allures de protestation anti-juges…

Régulièrement accusée de favoriser les puissants, la justice est aujourd’hui soupçonnée de s’acharner contre eux. Pilier de la démocratie, contre-pouvoir par essence, doit-elle être sanctuarisée, à l'abri de toute mise en cause ? Ou au contraire se soumettre à la critique ? Sa célérité dans l’affaire Fillon est-elle suspecte, et sa sérénité encore possible ? Nous avons interrogé sur ces questions deux professeurs de droit, de sensibilité politique opposée. 

Premier entretien avec Denys de Béchillon, 55 ans, spécialiste de droit constitutionnel et de théorie du droit à l’Université de Pau, qui estime « vital de pouvoir critiquer la justice » et de ne pas « la considérer comme une vache sacrée ». Classé à droite, il a été membre de divers comités sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Volontiers provocateur, il invite chacun à « résister à l'envie de tomber dans les pommes », et juge certains arguments de la défense de François Fillon fondés sur le plan juridique.

 

L’appel à manifester de dimanche vous a-t-il choqué ?

L’exercice d’un droit ne me choque jamais. Celui de manifester pas plus qu’un autre tant que l’ordre public n’est pas troublé. Et si cette manifestation a pu être interprétée comme l’expression d’une certaine défiance vis-à-vis de la justice, c’est probablement que le problème se pose. Dans un État de droit évolué comme le nôtre, la justice ne peut pas être traitée comme une vache sacrée. Et si nous devions la considérer comme telle et nous interdire de la critiquer, cela signifierait qu’elle est en grave danger. Ce sont les porcelaines fines qu’on protège des chocs, pas les armures en acier. Gardons-nous de ranger la justice dans du coton.

 

À la vérité, je suis beaucoup plus choqué par la place que « l’affaire Fillon » a prise dans la campagne électorale. Nous sommes parvenus à un carrefour périlleux de l’histoire moderne —parce que Daech, parce que Trump, parce que Brexit, parce que six millions de chômeurs, parce que dette abyssale, etc. — et nous n’en parlons tout simplement pas. Ajoutez que des idées proprement effarantes animent les programmes de plusieurs candidats significatifs, et qu’il ne reste à peu près aucune place dans le débat public pour leur tordre le cou. En termes de rationalité des choix électoraux à venir, c’est un cauchemar. Cela prouve que notre pays va très mal. Mais cela prouve aussi que l’affaire Fillon a touché un ressort puissant dans l’esprit de nos concitoyens. On ne peut pas ne pas prendre ça au sérieux.

Date de dernière mise à jour : 11/03/2017