La victoire de Marine Le Pen fait partie du projet djihadiste

Vos travaux mettent au jour le projet djihadiste, à savoir tenter de fracturer les sociétés européennes, de provoquer la séparation puis l’affrontement entre les musulmans et les autres citoyens. Avez-vous pu constater dans la campagne électorale la réalisation « politique » de ce projet ?

Gilles Kepel : Le projet explicite des djihadistes, tel qu’on peut le constater en consultant leurs sites et leurs tchats, consiste à favoriser la victoire de l’extrême droite, afin de convaincre les musulmans que la France est un pays raciste, que l’intégration est une impasse et qu’il leur faut se rassembler derrière les plus radicaux d’entre eux.

L’intention est clairement indiquée dès 2005 dans le manifeste d’Abou Moussab al Souri, Appel à la Résistance Islamique Globale. On peut y trouver l’inspiration des attentats de Montauban et Toulouse, jusqu’à Paris et Nice, qui prévoit plusieurs étapes dans la montée d’une guerre civile sur une base politico-religieuse, dont celle de faire croître exponentiellement le vote d’extrême droite par des attentats de masse conçus comme des provocations destinées à fracturer la société. Dans cette perspective, les élections présidentielle et législatives de 2017 apparaissaient pour l’Etat islamique comme l’occasion de prendre le débat politique en otage.

Jusqu’à présent, ce n’est pas un succès ?

Si les attentats avaient continué sur le rythme de 2015 et 2016, avec un nombre de victimes civiles jamais vu depuis 1944, on peut parier que Marine Le Pen serait arrivée en tête du premier tour ! Rappelons-nous comment, juste après l’assassinat du policier Xavier Jugelé sur les Champs-Elysées, on s’interrogeait sur le report possible de voix sur une candidate qui affichait le programme le plus ultra contre le terrorisme. Mais si cela ne s’est pas produit en effet, c’est parce que l’EI a été soumis à une offensive militaire au Moyen Orient qui a eu pour effet de bloquer ses frontières, d’empêcher la circulation de ses agents vers l’Europe. De plus, le principal coordinateur des attentats, le rappeur Roannais-Oranais Rachid Kassim a été tué par une frappe de drone sur le territoire du « califat » d’où il agissait, en février dernier. Dans son testament, il critique d’ailleurs le leadership de l’Etat islamique qui n’investirait plus assez dans le terrorisme en Europe.

Date de dernière mise à jour : 15/05/2017