À La Réunion, Fillon agite le spectre d'«une crise de régime

Le candidat danse, tandis qu'au-dessus de sa tête, les nuages noirs s'accumulent. L'image, saisissante, dit tout de la situation de François Fillon. En se laissant filmer dimanche en plein Séga avec des cavalières réunionnaises, lors du pique-nique qui a réuni plusieurs centaines de ses partisans à Savannah, près de Saint-Paul, il a voulu montrer qu'aucune menace ne le contraindrait à reculer. Il l'a redit le soir en meeting, à Saint-Pierre: «Être debout ou à genoux: voilà la question. Ma réponse est claire: debout toujours, à genoux jamais!» «Je me battrai jusqu'au bout car mon programme est le seul capable de relancer la France», a-t-il répété devant plusieurs milliers de supporters, en leur lançant: «Votre nombre ce soir est la meilleure réponse à tous ceux qui veulent nous empêcher de faire campagne. On ne nous volera pas cette élection! Ensemble, nous allons traverser les tempêtes, franchir tous les ponts qui mènent à la victoire!»
François Fillon ne renoncera que s'il est mis en examen. Ce qu'il a confirmé dimanche matin dans le JDD: «Je l'ai dit, je n'ai pas changé d'avis.» Mais il prévient aussi le parquet national financier (PNF), qui s'est autosaisi de l'affaire des emplois présumés fictifs de son épouse Penelope, que son retrait de la course présidentielle «aboutirait à priver un courant de pensée majoritaire en France de candidat crédible». Il pense même que dans cette hypothèse, une partie des électeurs de droite se rabattrait sur Marine Le Pen, qu'il n'y aurait «pas de majorité à l'Assemblée» et que la France «se retrouverait dans une crise de régime». Vers 17 heures, heure locale - 14 heures à Paris -, le PNF a fait savoir par un communiqué qu'«aucune décision» n'était encore prise et «aucun calendrier fixé». Le JDD affirmait dimanche matin qu'une nouvelle procédure judiciaire s'ouvrirait dès cette semaine.
En agitant le spectre d'une «crise de régime», François Fillon dramatise à dessein la responsabilité qui pèse sur les épaules des juges. Une stratégie relayée par Christian Jacob, Bruno Retailleau, Philippe Vigier et François Zocchetto, les présidents de groupe les Républicains à l'Assemblée nationale et au Sénat et leurs homologues UDI. «Notre justice ne doit pas s'aventurer sur le terrain de la politique et des médias», écrivent-ils - toujours dans le JDD. «Comment ne pas voir que le moment était choisi pour atteindre le représentant de la droite et du centre?», s'indignent les parlementaires. Selon eux, «en écartant le principe de la séparation des pouvoirs, l'élection présidentielle a été prise en otage». La justice n'est pas explicitement désignée, mais il ne fait aucun doute pour les auteurs de cette tribune qu'elle est au moins complice de ce qu'ils considèrent comme une tentative d'assassinat politique.
«Être debout ou à genoux : voilà la question. Ma réponse est claire : debout toujours, à genoux jamais !»
François Fillon
L'accusation permettra-t-elle d'enrayer la baisse de François Fillon dans les sondages? Elle a en tout cas porté dans la foule des fidèles qui se sont pressés dimanche matin à la messe à Saint-Gilles. Le candidat y assistait. «Ce n'est pas de l'affichage, c'est moi», a-t-il précisé à une radio qui l'interrogeait sur la sincérité de ce signe ostentatoire de piété. La côte ouest de La Réunion est la seule partie de l'île à avoir porté Fillon en tête au premier tour de la primaire. L'une de ses électrices explique: «C'est lui le candidat de droite. La justice ou les médias auraient pu sortir ça avant le vote de la primaire, quand on avait les cartes en main, mais ils ont préféré attendre qu'on n'ait plus le choix. Ils exagèrent!»


François Fillon est venu à La Réunion avec le député Philippe Houillon, spécialiste des questions ultramarines dans l'équipe du candidat. Pour cet avocat, la prudence s'impose car «le sujet est très compliqué»: «On ne peut pas empêcher la justice d'agir, on ne peut pas la critiquer de se saisir d'une éventuelle infraction.» «Si le Parquet national financier est compétent, il n'y a pas de reproche à lui faire», estime-t-il, tout en concédant que «si à un moment de la procédure le Parquet national financier est jugé incompétent, ça posera un problème important du point de vue de l'incidence démocratique. Et comme il n'y a pas de jurisprudence…»


En attendant l'issue de ses démêlés judiciaires, François Fillon est contraint de se blinder pour continuer à se battre. Quand il voudrait parler de son projet de «redressement», tout le ramène aux affaires. Samedi, ses partisans et une poignée de ses adversaires ont failli en venir aux mains quand l'ex-premier ministre a visité la centrale photovoltaïque de l'Étang-Salé. Et dimanche, le sermon du curé de Saint-Gilles a encore ramené le candidat à ses déboires judiciaires. «Apprenons à ne pas nous mettre en colère - ça ne doit pas être facile parfois!», a en effet lancé le père Russel Torpos. Le hasard du calendrier liturgique a voulu que l'évangile de Saint-Matthieu soit lu dans les églises dimanche. Quand le père Russel en arrive à «accorde-toi avec ton adversaire, pour éviter que ton adversaire te livre au juge et le juge au garde et qu'on te jette en prison», certains fidèles frémissent. D'autres sourient franchement lorsque le curé poursuit: «Amen, je te le dis, tu n'en sortiras pas avant d'avoir payé jusqu'au dernier sou.» Ce qui n'empêche pas le prêtre de s'approcher de François Fillon à la fin de l'office pour lui souhaiter «bon vent et bonne campagne».

Date de dernière mise à jour : 15/02/2017